Friday, June 15, 2007

Jésus en concert ! - Part 1

« Les concerts réussis vous donnent l’aperçu furtif d’un monde parfait, un monde où les gens se comprennent, se respectent et font l’expérience d’une appréhension plus aiguë de leur vie » Bruce Springsteen

      Si Jésus a été le plus grand prédicateur de son époque, il convient de noter que  son talent d’orateur s’est manifesté dès son plus jeune âge. Selon Luc (2, 42), Jésus a effectué ses « premières gammes » dès douze ans dans le Temple de Jérusalem (rien que ça) en croisant le fer avec les Docteurs de la Loi : « et ceux qui l’entendaient s’extasiaient sur son intelligence et sur ses réponses » (2,47). Jésus est certes jeune, mais il est déjà un surdoué du verbe. Rien à voir avec le petit guitariste en herbe qui fait son petit malin en massacrant Eric Clapton à la MJC du coin ! Petite parenthèse : c’est à douze ans (âge où la région du cerveau responsable de l’apprentissage atteint sa maturité selon des chercheurs américains) que Pete Townshend et Jimmy Page (guitaristes des Who et de Led Zeppelin) eurent leur première guitare et que Jeff Buckley décida de devenir musicien… Ce nombre douze, déjà évoqué dans un précédent article, n’est décidément pas un nombre comme les autres…

      Il est impossible de parler de concert sans rappeler celui de Jean-Baptiste sur le bord du Jourdain, concert « déclencheur » du ministère de Jésus. Deux mille ans plus tard, l’influence des pairs a toujours son importance, et il n’est pas rare de voir comment un concert a pu mener à la formation d’un groupe :  Joy Division, par exemple, s’est formé après avoir vu la prestation scénique des Sex Pistols à Manchester en 1976. Mais revenons à Jésus, qui fut bouleversé par cette expérience spirituelle, et qui pour s’en remettre, s’en ira quarante jours dans le désert où il aura l’opportunité de se mettre à l’épreuve quant à ses capacités de prédicateur (rock’n’roll) et de parfaire ainsi son répertoire…

      A son retour du désert, Jésus commencera sa difficile vie d’itinérant et de prédicateur ambulant. Il a trente ans environ (ce qui n’est pas très jeune pour une rock star), mais il a atteint cette pleine maturité qui, on le sait, va bouleverser le monde. Les Esséniens, groupe religieux que Jean-Baptiste et Jésus ont sans doute connus sans que pour autant on puisse les associer à eux, considéraient que trente ans était l’âge auquel on pouvait « prendre des responsabilités, arbitrer un procès, devenir chef » au sein de sa communauté.

      Si le rock est synonyme d’énergie, autant dire que Jésus n’en manquait pas : il  écuma les routes, inlassablement et courageusement, en commençant d’abord par la campagne de la Galilée (Jean 7,1). Ce n’est peut-être pas bien grand la Galilée (un rectangle d’environ quarante kilomètres sur quatre-vingt) mais quand on porte des sandales au pied (Marc 6,9), et que l’on doit cohabiter avec un groupe hétéroclite, cela n’avait sans doute rien d’une sinécure. Notons que les évangélistes ne sont pas toujours d’accord avec les lieux visités par Jésus (Jean commence avec Cana), mais en voici les noms les plus souvent mentionnés: Bethsaïde, Capharnaüm, Corazine, Gerasa, Génésareth, Magdala, Nazareth (où il ne sera pas accueilli chaleureusement). Cette petite liste est donnée par ordre alphabétique car il est somme toute difficile de rendre compte précisément et chronologiquement des déplacements de Jésus. Ce sont des bourgs, des villages (caphar en hébreu), voire des bleds paumés, que Ernest Renan situe à une demi-heure l’un de l’autre. Jésus et son groupe vont bien sûr quitter leur Galilée bien aimée et se rendre dans le nord du pays ou même à l’est dans le territoire de la Décapole (Marc 7, 31). S’ils s’autorisent à approcher des faubourgs comme « les villages voisins de Césarée de Philippe » (Marc 8,27) ou bien « le territoire de Tyr » (Marc 7,24), villes marquées par l’influence grecque et où les juifs sont minoritaires, ils auront tendance à éviter les grandes villes. Jacques Duquesne souligne d’ailleurs que « Sephoris, Jatapa ou Gischala, importants à l’époque, sont ignorées de nos jours pour la seule raison qu’elles n’ont jamais été citées dans les Evangiles ».  En tout cas, le « buzz » sera tel que l’on entendra parler de Jésus jusqu’à Jérusalem…

      Jésus va faire plus fort : se rendre en Judée. Bien sûr, la distance n’est pas négligeable (150 km séparent Capharnaüm de Jérusalem), et prendre ces routes relève d’un certain courage car les brigands y sont nombreux. Mais surtout, nos forçats de la route devront affronter le terrible mépris des gens du crû, qui ne peuvent pas voir en peinture les Galiléens. Même audace à Sykar, en Samarie (la terre des ennemis héréditaires, eux qui ont osé ériger sur leur mont Garizim un temple rival de celui de Jérusalem), que Jésus et son groupe se permettent de traverser pour se rendre à Jérusalem, alors que nombre de pèlerins partis fêter Soukkot ou la Pâque dans la capitale préfèrent contourner cette région mal aimée…

To be continued

Posted by Clappucci in 21:08:47 | Permalink | Comments (3)

Jésus en concert ! - Part 2

      Plus remarquable encore : la nature des rencontres de Jésus avec son public est incroyablement variée : Jésus alterne gros shows, petits concerts dans les synagogues [Marc, 1, 39]), et concerts privés chez des particuliers juifs comme chez les mariés de Cana (Jean 2) ou chez Lazare à Béthanie (Jean 11), sans oublier les païens comme la mère de l’épileptique (Matthieu 15,21-28) ! Arrêtons-nous un instant sur les gros concerts de Jésus, qui se déroulaient principalement en plein air, que ce soit dans la plaine (Luc 6,17), au bord du lac de Galilée (Marc 3,7), mais aussi en montagne, où on le comprend, la voix porte au loin. Ces concerts ont même des dénominations demeurées célèbres, comme la Première multiplication des pains, qui attira tout de même 5000 personnes (sans compter les femmes et les enfants précise Matthieu [14,21]) et la  Seconde multiplication des pains, toujours sur les rives du lac de Galilée (sauf chez Luc qui la situe « à l’écart » de Bethsaïde [9,10]) et qui attira pas moins de 4000 spectateurs ! Pour donner un petit ordre d’idée, Jésus aurait pu remplir deux soir de suite le  Zénith de Paris ! Mais ce n’est pas le record : pour un autre concert situé on ne sait où hélas, Luc mentionne même « quelques dizaines de milliers, au point qu’on s’écrasait » (12,1) !

      Intarissable, le rabbi s’autorise même des « bœufs » avec ses  compagnons (pour les profanes, rappelons qu’un bœuf est une séance musicale improvisée), aussi bien sur une montagne  (Matthieu 15, 29-31) que dans une barque (Marc 8, 14-21). Si le festival de Cannes avait existé à l’époque, Jésus aurait proclamé la Bonne Nouvelle sur le tapis rouge des marches ! (exploit accompli depuis par U2 lors de la dernière édition du festival). Cette remarquable et saine attitude (à aucun moment dans les Evangiles, Jésus ne dit qu’il part « roder » son spectacle en Province) qui consiste à s’adapter à l’auditoire, n’importe où et n’importe quand, lui permettra de garder la tête froide dans ce que l’on pourrait appeler une très longue tournée, exténuante et déboussolante pour quiconque n’est pas blindé psychologiquement et physiquement. David Bowie, par exemple, en a fait les frais: « Lorsque tout est devenu fou avec Let’s Dance et que, de 1984 à 1987, je remplissais des stades entiers, je ne m’y retrouvais pas. Je me disais: «Mais qui sont tous ces gens?» ». Jeff Buckley avait quant à lui anticipé le pétage de plomb lorsqu’il décida après une tournée épuisante de se produire dans des cafés, alors que son album Grace avait eu les faveurs des critiques et du public.

      Il est temps maintenant d’aborder la Cène, le dernier concert de Jésus, à Jérusalem. Quelques jours auparavant, Jésus avait pourtant soigné son entrée dans la « capitale éternelle » : il y monta sur le dos d’un âne, ce qui Selon Matthieu (21,5) et Jean (12,15) était un moyen d’accomplir l’Ecriture : « Voici ton roi qui vient monté sur le petit d’une ânesse ». Jacques Duquesne souligne que « dans les temps anciens, [l’âne] était la monture des dieux : en Inde, en Chine et en Mésopotamie ». Mais cette entrée n’aurait été aussi remarquable sans une foule venue l’accueillir non pas avec des briquets allumés mais « des branches de palmier »(Jean 12,13), des branches d’arbres (Matthieu) et qui étend ses manteaux (Luc, 19,35) tout en entonnant le Hosanna.

      Le dernier concert de Jésus , entre tension (« l’un de vous me livrera » Jean 13,21) et tristesse (« D’ici peu, vous ne me verrez plus » Jean 16,16), restera dans toutes les mémoires : le rabbi, se retrouvant seul avec son groupe, sur le Mont des Oliviers, y donnera un commandement nouveau : « Aimez-vous les uns les autres » (Jean 15,17). Ce moment de partage est toujours célébré par nombres de fidèles chaque dimanche au cours de la messe dominicale. Jésus fait donc ses adieux et le groupe chante pour la dernière fois le Hallel, l’action de grâce qui clôt le repas. Un Hallel aux colorations bluesy sans doute… Le monde du rock a lui aussi connu les affres de l’ultime concert programmé. L’un des plus mémorables fut sans doute celui des Kinks, au stade de White City de Londres en juillet 1973, à la fin duquel le leader Ray Davis annonçait : « Ceci était notre dernier concert. Les Kinks sont morts. Et je suis mort ». Heureusement pour eux, ces derniers connaîtront une forme de résurrection… musicale.

      « On me demande souvent comment je fais pour rester sur scène aussi longtemps, mais, en réalité, le problème pour moi, c’est d’arrêter ! Quand vous avez la chance que votre musique ait autant d’impact sur les gens que la musique en a eu sur vous, il n’y a plus qu’une chose à faire : aller vers le public, dialoguer
avec lui, lui donner le meilleur de vous-même ». Des paroles de Jésus nouvellement trouvées par James Cameron dans des jarres enfouies au fin fond d’une grotte ? Que nenni ! Ces mots sont du Boss, alias Bruce Springsteen. Ils rendent compte de l’engagement moral et physique de tout artiste qui se respecte envers le public. Et Jésus, en tant que première rock star de l’Histoire en a formidablement donné l’exemple. Quitte d’ailleurs, à mourir sur Cène…

Posted by Clappucci in 21:07:49 | Permalink | No Comments »