Wednesday, February 6, 2008

Un rebelle nommé Jesus - Part 1

« Les Rolling Stones  se rebellaient contre l’ennui et le conformisme de mortels de l’après guerre. (Ils) ont beaucoup plus contribués à l’évolution des mœurs et des mentalités que la majorité des marxistes et des leaders politiques » Mick Jagger (Rolling Stones)

      Le rock’n'roll a toujours inspiré une jeunesse se sentant trop à l’étroit dans le carcan moral de ses aînés.  Cet esprit de sédition sera présent dès la naissance du rock au milieu des années 1950 est restera toujours vivace dans les
années 1960 avec les protest songs  du mouvement hippie exprimant avec poésie et engagement le rejet de la guerre froide ou de l’engagement militaire au Vietnam, puis à la fin des années 1970 avec le mouvement punk. Ce que confirme David Bowie : « [Le rock] a marché main dans la main avec le mouvement des droits civiques aux Etats-Unis, il a fourni une perspective au pacifisme et des troupes morales pour lutter contre la guerre au Vietnam ; pendant l’explosion punk, il a attiré l’attention sur la dépression économique qui a saisi les populations européennes à la suite du second choc pétrolier  ; […] il lutte pour faire libérer Nelson Mandela  et abolir l’Apartheid en Afrique du Sud, comme il a lutté contre la ségrégation raciale en Amérique ». Joli bilan, quand même…

      Pourtant, la bonne société américain fera souvent du rock’n’roll son « ennemi numéro 1 ». Elvis Presley en son temps ne laissait personne indifférent : capable d’agacer l’Américain puritain et bien-pensant qui veut le faire interdire à la télévision, le King devint malgré tout une idole pour des millions d’adolescents…

      Il y a deux mille ans, Jésus a, lui aussi, détonné dans la société galiléenne de son temps.  Denis Fricker le rappelle en affirmant que « l’adulte Jésus ne se conforme pas vraiment aux valeurs de son époque ». Ses paroles et ses actes ont à maintes reprises attiré les foudres de la société bien pensante qu’il a côtoyé et finalement bousculé. Autant dire qu’il s’est souvent comporté comme un authentique rebelle en adoptant une liberté de ton et de langage peu communes pour l’époque.

      C’est en utilisant très fréquemment « je » (comme dans « je vous le dis » (Jean 6,26) ou bien « et bien moi, je vous dis » cité à cinq reprises dans le Sermon sur la Montagne) que Jésus fait parler de lui. Des propos du type : « Je suis le pain vivant descendu du ciel, qui mangera ce pain vivra à jamais » étaient même jugés scandaleux : « les juifs récriminaient contre lui » (Jean 6,41). Comme le rappelle Jacques Duquesne, Jésus « oppose sa propre autorité à celle de la Loi et des prophètes » mais surtout, il parle en son nom propre. De la même manière, il prétend tenir son pouvoir directement de Dieu puisqu’il remet les péchés ! (Luc 7,36-50).  Voilà une audace qui aura du mal à passer auprès des scrupuleux gardiens du Temple…

      Mais Jésus pousse plus loin la provoc lorsqu’il n’hésite pas à critiquer et à remettre directement en cause le Temple. Ses propos sur la destruction du Temple (Marc 1 3,1 et Jean 2,18) ont tout d’une « attaque frontale » (expression de Duquesne) contre ce dernier. Jésus dit à tous que le lieu du rendez-vous avec Dieu n’est plus le Temple, mais sa personne ! Et il ne s’arrête pas là : « Je puis détruire le Temple de Dieu et en trois jours le rebâtir » (Marc 26,61). Pour les sadduccéens, qui tiennent le Temple, pas de doute : Jésus pète un câble et blasphème en attaquant aussi durement l’institution économico-religieuse ! Ce sera, pour les autorités juives, la raison officielle, de sa condamnation. Car le Temple, qui est le plus grand employeur de la ville (artisans, tisserands, potiers etc. travaillent pour lui), c’est avant tout l’endroit où il est possible de rencontrer Dieu. Alors l’attaquer relève de la folie pure. Notons que Jésus ne provoque pas gratuitement, il a ses raisons qu’explique Frédéric Lenoir : « Il remettait en cause la notion d’espace sacré, celle de la tradition religieuse se définissant comme un centre […] cette critique s’adresse bien entendu aussi aux institutions et aux autorités religieuses en leur montrant les limites de leur pouvoir : elles ne sont que des moyens au service de l’individu dans sa relation libre et directe à la Transcendance ». Petite parenthèse : le milieu du rock ne s’est jamais privé de se remettre en cause, et à subir des attaques internes. Le mouvement punk, par exemple, s’est clairement construit en réaction face au rock des années 1970, de plus en plus glam et « professionnel ». Pour Kurt Cobain, il fut salutaire : « Le punk était simple, énergique, mélodique. Trois minutes d’émotion brute, vitale, qui donne la pêche, qui font aller de l’avant. […] Ce sont les punks qui m’ont fait comprendre qu’il n’était pas nécessaire de devenir professionnel : il suffit d’avoir la foi ».

      Jésus s’attaque aussi aux traditions sociétales en remettant les relations familiales en cause. Et il n’y va pas par quatre chemins, le galiléen ! « Qui aime son père ou sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi » (Matthieu 10,37). Il n’hésite pas non plus à opposer sa famille biologique aux membres de son groupe de disciples : « Voici ma mère et mes frères» (Marc 3,32-35). Dans la société proche orientale et juive de l’époque, la vie de famille était le fondement de toute vie sociale. Bousculer ainsi son fonctionnement était véritablement novateur. De fait, ses relations avec sa mère ont fait couler beaucoup d’encre. Prenons le fameux épisode de Cana : lorsque Marie souhaite que son fils fasse un signe, ce dernier l’envoie bouler en lui répondant « Femme, que me veux-tu ? ». Mais attention, Jésus n’est pas un fils indigne ! Il sait que sa mission passe avant les liens familiaux. Pour Denis Fricker, cette rupture peut aussi être comprise de manière symbolique et spirituelle : Jésus a choisi « une vie a-familiale par la nécessité de se mettre au service d’un royaume qui serait d’une autre nature que les royaumes et sociétés des hommes ».

      Restons encore un instant avec la gente féminine. Car Jésus innove et détonne aussi avec ses propos sur les femmes. Pour Fricker encore, « Jésus est le seul orateur de l’Antiquité dont on sait qu’il a non seulement parlé des femmes, mais qu’il s’est aussi adressé à elles ». Parmi ses paraboles, un certain nombre de personnages féminins sont mises en exergue comme, par exemple, cette veuve qui par sa persévérance a su faire plier un juge injuste (Luc 18,2-8). Rappelons aussi l’opposition résolue de Jésus à la pratique de la répudiation qui, d’après un texte de la Torah, en Deutéronome 24,1, est permise à tout mari découvrant chez elle « quelque chose de honteux ». Chez Marc 10,3-9, Jésus réfute courageusement ce texte attribué à Moïse en déclarant que ce dernier a simplement ratifié une pratique qu’il jugeait abusive et datée. Dans une société proche orientale d’orientation patriarcale, une telle attitude ne manque pas d’audace et Jésus n’est pas loin de passer pour un contestataire féministe…

      Terminons enfin ce petit chapitre sur les mots de Jésus avec quelques remarques sur la nouvelle traduction de la Bible entreprise par les éditions Bayard en 2001 et qui a engendré son lot de controverses. Un passage surtout a suscité les ires de nombres croyants : dans l’Evangile de Marc, traduit par l’écrivain Emmanuel Carrère et Hugues Cousin (
Docteur en théologie, spécialiste de l’exégèse néo-testamentaire) des pharisiens se mettent à discuter avec Jésus et lui demandent un signe venant du ciel pour le mettre à l’épreuve. Voici leur réponse de Jésus : « Quelle engeance ! Exiger un signe ! Plutôt crever ! » (Marc 8, 11-13).  On pourrait gloser longtemps sur une telle traduction, mais le parti pris des auteurs a de quoi séduire : Jésus, qui avait son franc parler, n’était décidément pas un prophète comme les autres…

To be continued

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Un rebelle nommé Jesus - Part 2

      Bien au-delà de « la subversion du message christique » (expression de Frédéric Lenoir) la vraie rébellion de Jésus ne pouvait trouver son apogée et sa raison d’être que dans ses actes.
      Jésus de Nazareth a grandi dans un monde troublé. Ce contexte tendu favorisait donc les appels à la révolution. D’ailleurs, les évangiles montrent souvent Jésus obligé de calmer l’inspiration révolutionnaire de certains de ses disciples, ou même de foules enthousiastes qui voulaient le faire roi (Jean 6-15). Par ailleurs,  il exprime son souhait de ne pas se mêler de luttes politiques via le célèbre « Rendons à César… » (Marc 12,17). Malgré tout, cela n’a pas empêché le rabbi de bousculer son époque par des actions innovantes et surprenantes.

      Jésus n’hésite à s ‘attaquer aux règles religieuses. Il transgresse même les tabous alimentaires puisque Jésus « déclarait tous les aliments purs » (Marc 7,19). Pour Jésus, ce qui rend l’homme impur n’est pas ce qu’il mange mais ce « ce qui sort de l’homme ». Cette remise en cause est un acte fort, car explique Jacques Duquesne, « Israël sacrifiait sans cesse des animaux, des agneaux le plus souvent pour garder le contact avec l’Eternel, rétablir toujours son lien avec Lui. L’arrivée de Jésus rend ces rites inutiles : il établit lui-même le contact avec Dieu, il créé une ligne directe ». Jésus se met à dos non seulement le sacerdoce dirigé par la caste des sadducéens, mais aussi la confrérie des pharisiens. Surtout lorsqu’il crée le scandale en ne respectant pas le sabbat  (Marc 2,23). Pourtant, Jésus ne méprise pas les règles religieuses. Il les observe même parfois.  Il fait juste appel à la conscience et à l’intelligence de chacun, et en propose une interprétation nouvelle quitte à bousculer un peu les traditions et les règlements comme les ablutions rituelles ou le sabbat.

      Jésus est libre et se moque bien du quand dira t’on en ne dissimulant en rien ses « mauvaises fréquentations » : il n’hésite pas à casser la graine avec des collecteurs d’impôts et des pécheurs (Marc 2,15) et à toucher un lépreux (Marc 1,40-45). Ces derniers, véritables bannis de la société comme le démontre le livre du Lévitique (« qu’on les jette hors de la ville », 14,40) étaient considérés comme impurs physiquement et spirituellement. Mais Jésus ne suit pas le sens commun et transgresse une nouvelle fois la loi juive en le touchant et en le guérissant. Jésus, par ce geste, a aussi permis à ce pauvre bougre de retrouver sa place dans la société.  Comme quoi, Jésus est l’exemple même que, à l’instar du rock d’ailleurs, l’on peut à la fois bousculer les interdits et créer du lien social…

      Soyons clairs sur les coups d’éclats du rabbi. Jésus n’a rien d’un rebelle de salon : il ne saccage pas les chambres d’hôtel, comme un demeuré cocaïné en tournée. Mais il sait utiliser la force intelligemment pour s’attaquer directement à ce qui cloche. Lorsqu’il chasse les marchands du Temple, avec un fouet qu’il a lui-même fabriqué (Jean 2, 14,15), il montre que la colère n’est pas stérile. Il s’insurge et trouve honteux que le Temple s’en mette plein les poches grâce à la piété d’un peuple fervent. Les dérives mercantiles n’ont rien à voir selon lui avec l’amour de Dieu. Mais qui serait assez courageux aujourd’hui de se mettre à dos une partie de l’opinion publique américaine en bottant les fesses de ces nouveaux marchands du Temple contemporains que sont les télévangélistes dont le spectacle de la foi frôle bien souvent le grotesque…


      Jésus de Nazareth n’est pas un agitateur politique, mais un agitateur spirituel.  Il sait provoquer, à bon escient. Il n’est pas non plus un révolutionnaire mais son message l’est : l’amour inconditionnel. Il ne prône pas la violence armée, n’a pas de prétentions politiques. Pourtant, il a accordé une attention particulière aux plus défavorisés. Comme l’explique la jolie formule de Gérard Bessière, il désire « passer de l’amour de la loi à la loi de l’amour ». En ce sens, il encourage une certaine relativisation des règles de pureté. A l’égard de la loi, Jésus est donc à la fois libre et exigeant. Ce qu’il critique et ce qui l’énerve, c’est la religiosité et l’ostentation hypocrites des dévots et des gardiens du Temple. La médiation religieuse n’est plus indispensable. Comme le souligne Frédéric Lenoir, « Jésus entend émanciper l’individu du groupe ».  Alors Jésus, trop moderne pour son époque ?
     
A l’instar des messages du rabbi, le rock sait lui aussi distribuer des baffes salutaires, à grande comme à petite échelle : « C’était ça la magie du rock. Entrer dans toutes ces maisons où il n’y avait pas de livres, pas de culture pas d’espoir, rien qu’une longue et lente aliénation. D’un seul coup, ça été la gifle, pour toute ma générations. Ça nous a ouverts » raconte David Bowie. Du reste, le rock n’est pas qu’un moyen de contestation et de rébellion, il est aussi une petite fenêtre sur l’espoir.  De ce fait, il est facile de comprendre pourquoi certains musiciens furent de vrais héros de l’ex-bloc communiste. Frank Zappa souligne : « Cette idée que quelqu’un pouvait avoir une totale liberté d’expérimenter musicalement devait être extrêmement séduisante pour n’importe qui vivant sous un régime totalitaire ». Lou Reed, lui, enfonce le clou : « Il est fascinant de constater combien, en Tchécoslovaquie, le rock comptait. Mes chansons sont d’évidence implicitement à propos de la liberté d’expression et dans le régime d’incroyable répression dans lequel vivaient ces gens, elles ont été comprises ainsi. Elles les ont aidés. »
     
Pour le rock et le rabbi, pas de doute, la liberté, c’est sacré…

Posted by Clappucci in 14:59:27 | Permalink | No Comments »