Mourir jeune et devenir immortel - Part 1
« [Jim Morrison] avait ce don incroyable, qui lui permettait de toujours s’inventer, cette vision qui habitait ses paroles, sa voix et même son visage et son corps. Là-dessus, il clamse. Quels meilleurs ingrédients pour un mythe ? Maintenant, il a vingt-sept ans pour l’éternité. » John Densmore (batteur de the Doors)
En 1965, The Who proclamaient rageusement dans My Generation (qui allait devenir un hymne générationnel) : « Hope to die young before get old ! » (J’espère mourir jeune avant d’être vieux !). L’histoire du rock, jalonnée de décès prématurés et de disparitions dramatiques, a hélas très souvent appliqué à la lettre cette devise « mortelle ». La liste des disparus laisse d’ailleurs perplexe : Buddy Holly meurt à 23 ans (accident d’avion), Eddie Cochran à 21 ans (accident de voiture), Brian Jones des Rolling Stones à 27 ans (noyé dans sa piscine), Jimi Hendrix à 27 ans (étouffé dans son vomi), Jim Morrison à 27 ans (overdose), Elvis Presley à 42 ans (plus vieux que Jésus mais moins que Mathusalem) d’une crise cardiaque, Ian Curtis de Joy Division à 25 ans (pendaison), Jeff Buckley à 30 ans (noyé dans le Mississippi), Michael Hutchence de INXS à 37 ans (pendaison), Kurt Cobain à 27 ans (suicide par arme à feu)…
Bien sûr, nulle trace ici de « procès » ou de crucifixion, mais avouons tout de même qu’aucun de ces artistes n’a véritablement quitté ce monde à un âge avancé et de manière, dirons-nous, naturelle. « On attend des rocks stars qu’elles s’immolent par feu. Si elles ne meurent pas sur la croix à 33 ans, on veut se faire rembourser ! » clame Bono. Il semblerait donc que le public aime à donner le statut d’icône a tout artiste emporté dans la fleur de l’âge.
Mais revenons un instant sur la différence entre immortalité et résurrection. Le journaliste François Varlin précise : « L’immortalité de l’âme est donnée pour une libération du corps au moment de la mort, afin de continuer une vie divine. La résurrection, elle, est liée au corps, celui-ci étant confié à la terre, à la tombe, dont il est relevé. Il est réveillé par Dieu du sommeil où il s’était glissé – le mot signifie en grec ‘‘se mettre debout’’ après le sommeil. Ce n’est pas un simple retour à la vie pleine et définitive – comme pour Lazare – mais l’accession à la vie pleine et définitive ».
Jésus a fait très fort, il a connu les deux… Crucifié il y a près de 2000 ans (la date du 7 avril 30 est la plus fréquemment rappelée), la figure de Jésus demeure toujours aussi captivante : nombreux sont les artistes, cinéastes (de Pasolini à Scorsese) et écrivains (de Dickens à Kazantzakis) qui se sont penchés sur le cas Jésus, et il faut se rendre à l’évidence : Jésus remplit les salles et multiplie les best sellers. Le théologien Denis Fricker rappelle que « le personnage échappe au seul domaine de la foi chrétienne » et bénéficie même d’une certaine notoriété aussi bien dans le Judaïsme (depuis les années 1970) que dans l’Islam (Jésus prophète dans le Coran). Alors, peut-on aller jusqu’à dire que chaque artiste est finalement à la recherche d’une forme d’immortalité, synonyme de reconnaissance suprême, à travers la transcendance de leur art ? Encore une fois, observons comment les rock stars se sont emparées du complexe messianique (dont il n’est pas certain d’ailleurs que Jésus en eût été atteint) pour s’inspirer du Maître.
Que l’on soit prophète ou rock star, il ne fait pas bon être roi : selon Jean (19,19), « Pilate rédigea aussi un écriteau et le fit placer sur la croix. Il y était écrit : ‘‘Jésus le Nazaréen, le roi des Juifs’’. Fricker explique ce fait : « Le seul chef d’accusation qui semble retenu par Pilate est celui d’une prétention de Jésus au titre de roi, ce qui équivaudrait à une volonté de révolte contre Rome. L’inscription apposée au-dessus de la croix reprend d’ailleurs ce motif de condamnation, tout à fait plausible historiquement ». Faisons maintenant un grand bond en avant et souvenons-nous des surnoms de deux des plus adulées des rock stars : celui de Presley était the King et celui de Morrison (qu’il s’était attribué) Lizard King (Roi Lézard).
CQFD : l’Histoire démontre qu’il n’est pas bien malin de copier…
To be continued