Wednesday, April 4, 2007

Mourir jeune et devenir immortel - Part 1

« [Jim Morrison] avait ce don incroyable, qui lui permettait de toujours s’inventer, cette vision qui habitait ses paroles, sa voix et même son visage et son corps. Là-dessus, il clamse. Quels meilleurs ingrédients pour un mythe ? Maintenant, il a vingt-sept ans pour l’éternité. »  John Densmore (batteur de the Doors)

 

En 1965, The Who proclamaient rageusement dans My Generation (qui allait devenir  un hymne générationnel) : « Hope to die young before get old ! » (J’espère mourir jeune  avant d’être vieux !). L’histoire du rock, jalonnée de décès prématurés et de disparitions dramatiques, a hélas très souvent appliqué à la lettre cette devise « mortelle ». La liste des disparus laisse d’ailleurs perplexe : Buddy Holly meurt à 23 ans (accident d’avion), Eddie Cochran à 21 ans (accident de voiture),  Brian Jones des Rolling Stones à 27 ans (noyé dans sa piscine), Jimi Hendrix à 27 ans (étouffé dans son vomi), Jim Morrison à 27 ans (overdose),  Elvis Presley à 42 ans (plus vieux que Jésus mais moins que Mathusalem) d’une crise cardiaque, Ian Curtis de Joy Division à 25 ans (pendaison), Jeff Buckley à 30 ans (noyé dans le Mississippi), Michael Hutchence de INXS à 37 ans (pendaison), Kurt Cobain à 27 ans (suicide par arme à feu)…

 

Bien sûr, nulle trace ici de « procès » ou de crucifixion, mais avouons tout de même qu’aucun de ces artistes n’a véritablement quitté ce monde à un âge avancé et de manière, dirons-nous, naturelle. « On attend des rocks stars qu’elles s’immolent par feu. Si elles ne meurent pas sur la croix à 33 ans, on veut se faire rembourser ! » clame Bono. Il semblerait donc que le public aime à donner le statut d’icône a tout artiste emporté dans la fleur de l’âge.

 

      Mais revenons un instant sur  la différence entre immortalité et résurrection. Le journaliste François Varlin précise : « L’immortalité de l’âme est donnée pour une libération du corps au moment de la mort, afin de continuer une vie divine. La résurrection, elle, est liée au corps, celui-ci étant confié à la terre, à la tombe, dont il est relevé. Il est réveillé par Dieu du sommeil où il s’était glissé – le mot signifie en grec ‘‘se mettre debout’’ après le sommeil. Ce n’est pas un simple retour à la vie pleine et définitive – comme pour Lazare – mais l’accession à la vie pleine et définitive ».

      Jésus a  fait très fort, il a connu les deux… Crucifié il y a près de 2000 ans (la date du 7 avril 30 est la plus fréquemment rappelée), la figure de Jésus demeure toujours aussi captivante : nombreux sont les artistes, cinéastes (de Pasolini à Scorsese) et écrivains (de Dickens à Kazantzakis) qui se sont penchés sur le cas Jésus, et il faut se rendre à l’évidence : Jésus remplit les salles et multiplie les best sellers. Le théologien Denis Fricker rappelle que « le personnage échappe au seul domaine de la foi chrétienne » et bénéficie même d’une certaine notoriété aussi bien dans le Judaïsme (depuis les années 1970) que dans l’Islam (Jésus prophète dans le Coran). Alors, peut-on aller jusqu’à dire que chaque artiste est finalement à la recherche d’une forme d’immortalité, synonyme de reconnaissance suprême, à travers la transcendance de leur art ? Encore une fois, observons comment les rock stars se sont emparées du complexe messianique (dont il n’est pas certain d’ailleurs que Jésus en eût été atteint) pour s’inspirer du Maître.

 

      Que l’on soit prophète ou rock star, il ne fait pas bon être roi : selon Jean (19,19), « Pilate rédigea aussi un écriteau et le fit placer sur la croix. Il y était écrit : ‘‘Jésus le Nazaréen, le roi des Juifs’’. Fricker explique ce fait : « Le seul chef d’accusation qui semble retenu par Pilate est celui d’une prétention de Jésus au titre de roi, ce qui équivaudrait à une volonté de révolte contre Rome. L’inscription apposée au-dessus de la croix reprend d’ailleurs ce motif de condamnation, tout à fait plausible historiquement ». Faisons maintenant un grand bond en avant et souvenons-nous des surnoms de deux des plus adulées des rock stars : celui de Presley était the King et celui de Morrison (qu’il s’était attribué) Lizard King (Roi Lézard).

 

CQFD :  l’Histoire démontre qu’il n’est pas bien malin de  copier… 

To be continued

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Mourir jeune et devenir immortel - Part 2

L’ombre la mort  (ou comment jouer avec le feu) : les Evangiles rappellent que Jésus avait rapidement annoncé sa mort et sa résurrection. Par exemple dans l’évangile de Marc, Jésus affirme : « Le Fils de l’homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, après trois jours, ressusciter » (8,31). Dans le contexte politique et social de l’époque, son attitude rebelle avait de quoi exciter son monde et les ligues de vertu. Fricker, toujours,  développe : « S’il est sans doute vrai que Jésus ne pouvait ignorer qu’il risquait sa vie, il n’est pas du tout assuré qu’il ait pensé devoir mourir dans d’atroces souffrances pour assurer le salut des hommes ».  Jésus est allé si loin, que ceux qui l’écoutaient en étaient effrayés : « C’est un possédé, il est fou » (Jean 10,20) , « Veut-il donc se suicider ? » (Jean 8, 22).

Sans aller jusqu’à voir en Jésus un adepte de l’autodestruction, on voit bien pourquoi de nombreuses rock stars empruntes le chemin risqué de la provoc : parce que tester ses limites fait parler de soi, et parce qu’en définitive « Personne ne sort de là vivant » (formule attribuée à Morrison). Robbie Krieger, guitariste de The Doors, affirme que Jim Morrison souffrait depuis l’enfance de rhumatismes articulaires. « Si c’est vraiment le cas, cela peut expliquer son comportement suicidaire. Souvent le cœur de ceux qui souffrent de cette affection lâche avant trente ans. Si Jim le savait, à quoi bon… ». Quant à Elvis, il semble que son décès (dû lui aussi à de nombreux abus) était malheureusement un problème qui venait de son ADN. Son père Vernon et son oncle Vester sont eux-aussi décédés d’une crise cardiaque. Il est difficile de croire que le King n’était pas au courant de tels antécédents médicaux. Terminons ce paragraphe avec le fragile et auto-destructeur Kurt Cobain, qui écrivit une note de suicide plus que troublante, qui continue à faire couler beaucoup d’encre, dont voici quelques lignes : « Il y a de la bonté en chacun de nous et je pense que j’aime tout simplement trop les gens. Tant et si bien que ça me rend foutrement triste. […] Petit Jésus indifférent né sous le signe du poisson… Pourquoi ne pas simplement se réjouir ? ». Les trois derniers mots apposés avant sa signature, surprennent encore plus : « Paix, amour, compassion »…

      La mort de rockers charismatiques engendrent toujours son lot de polémiques : cette habitude de se renvoyer la pierre afin de définir les responsables du décès (car il faut bien qu’il y aie un ou des responsables, n’est-ce pas ?) est un épineux problème que bon nombre de personnes s’emparent pour incriminer les mauvaises personnes et régler quelques comptes antédiluviens ou tout bonnement pour se faire un peu de fric. Mais la polémique a commencé il y a bien longtemps, en Judée…

      Denis Fricker rappelle que jusque dans les années 1960, on pouvait entendre dans les églises cette phrase tirée la liturgie catholique du Vendredi saint : « Si c’est Pilate qui a prononcé la sentence et donné l’ordre de le crucifier. Si c’est lui en quelque sorte qui l’a crucifié, vous aussi Juifs l’avez mis à mort ». Il fallut attendre les réformes du concile Vatican II pour « purger » (expression de Fricker) la liturgie de telles expressions. Le temps a donc du faire son office pour faire la part des responsabilités des acteurs de l’époque. Pourquoi ? Parce que le contexte de la condamnation de Jésus demeure assez floue, les Evangiles ne partageant pas les mêmes faits: décalage de chronologie, rôle de chacun mal défini… Odon Vallet rappelle que « le procès est aussi mal connu que l’arrestation et on comprend mal le rôle respectif du roi juif Hérode Antipas, du grand prêtre Caïphe, du Sanhédrin (conseil des Anciens) et du préfet Ponce Pilate. […] Aucune exégèse sérieuse ne peut prétendre détenir la vérité quant à l’ordre de ces comparutions et à l’issue de ces instances ». Charles Perrot s’appuie sur l’évangile de Marc pour souligner que les pharisiens (dont la ligne a donné le Judaïsme d’aujourd’hui) ne sont pas désignés comme les adversaires meurtriers de Jésus, et met en avant le rôle des sadducéens, en charge du Temple. Toujours selon lui, il a été malgré tout difficile d’empêcher « certains mouvements antisémites de s ‘appuyer abusivement sur le récit de la Passion, alors même que les réactions antisémites de Pilate  et des soldats devaient en fait jouer contre Jésus lui-même ».

To be continued

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Mourir jeune et devenir immortel - Part 3

      Le monde du rock, excessif,  ne s’embarrasse quant à lui ni du temps de la réflexion ni de considérations objectives pour s’emparer de ses morts et attiser leur légende.  La mort de Morrison a déclenché bien des passions, d’autant plus que le seul témoin direct, Pamela Courson, est décédé d’une overdose d’héroïne en 1974.  De plus, le décès de Morrison survint dans un climat politique perturbé aux États-Unis (l’opposition à la guerre du Vietnam grandit), qui n’a fait qu’exacerber une paranoïa, nourrie par la disparition de rock-stars (Jimi Hendrix, Janis Joplin) dans des circonstances troubles, et l’assassinat des deux leaders du mouvement afro-américain, Malcolm X et Martin Luther King. Dans ce contexte quelque peu surchauffé,  d’aucuns prétendent que le FBI avait une « liste noire » de personnalités « dangereuses » (comprenez « à abattre ») et que Jim Morrison figurait sur cette liste… 

      Bien que la mort de Cobain intervint dans un contexte politique moins fiévreux,  le doute subsiste quant à son suicide et beaucoup restent persuadés qu’il a été dézingué par sa veuve (joyeuse ?) Courtney Love. Evidemment, il existe des faits troublants : aucune empreinte digitale n’aurait été trouvée sur l’arme du suicide ; Cobain ayant assez d’héroïne dans son corps pour tuer trois personnes, il n’aurait pas été capable physiquement de se suicider ; un certain « El Duce »  leader d’un groupe local de Seattle affirma au réalisateur Nick Broomfield, auteur du documentaire controversé Kurt and Courtney que Love lui aurait offert 50 000 $ pour assassiner Cobain ; mais « El Duce » mourut mystérieusement sous les roues d’un train à Riverside, quelques jours après l’interview…

      La légende se doit aussi d’être entretenue par un voile de mystère , que l’on pourrait appeler syndrome de la résurrection. Si certaines rocks stars sont rongées de l’intérieur par un évident complexe messianique, il faut souligner à l’inverse l’attitude de certains fans qui, a l’instar des apôtres, ont vu leur idole en chair et en os ! Que ce soit Presley ou Morrison, il y aura toujours  des petits malins affirmant les avoir rencontrés en Europe, au Maroc, et même faisant de l’auto stop aux Etats Unis… Le cinéaste Adam Muskiewicz offre d’ailleurs une récompense de trois millions de dollars à quiconque peut mettre la main sur une preuve concrète pouvant accréditer son idée de la  fausse mort de Presley. La chasse au King est ouverte ! Le web est d’ailleurs intarissables sur ces surprenants témoignages. Croiser le King devient un sport national aux US, si bien qu’un américain sur dix ne croit pas à sa mort. Elvis aurait eu plusieurs raisons « d’organiser » sa mort, il y en a tellement que je ne résiste pas à vous livrer la plus romanesque : Elvis aurait perdu avant son décès 10,000,000 $ dans un mauvais investissement avec un organisme obscur ayant des liens avec la Mafia. Imaginez la suite…

Ce syndrome de la résurrection est largement alimenté par la théorie de substitution, qui n’épargna d’ailleurs pas Jésus le Nazaréen. Il existe en effet de nombreux écrits évoquant un simulacre de crucifixion, dont certains ont sans doute été inspiré par l’évangile de Matthieu, certaines lignes ayant été interprétées de façon non équivoque :  « En sortant, ils trouvèrent un homme de Cyrène, nommé Simon, et le requirent pour porter la  croix de Jésus. Arrivés à un lieu dit Golgotha, c’est-à-dire lieu dit du Crâne, ils lui donnèrent à boire du vin mêlé de fiel ; il en goûta et n’en voulut point boire. Quand ils l’eurent crucifié, ils se partagèrent ses vêtements en tirant au sort ». (Mt 27, 32-35). Bigre ! Jésus n’a pas été crucifié ! Simon de Cyrène a pris sa place ! D’autres textes dits gnostiques évoquent cette substitution: Irénée rapporte que Basilide, hérésiarque né à Alexandrie au premier siècle écrivit un évangile dans lequel il avançait cette même hypothèse : « Jésus n’a pas souffert, mais un certain Simon de Cyrène fut obligé de porter la croix à sa place. C’est lui qui, par ignorance et erreur, fut crucifié, ayant été transfiguré par Jésus, de façon à passer lui-même pour Jésus». Les Manichéens du troisième siècle affirmaient également que « Jésus n’était mort qu’en apparence » ; dans l’Evangile apocryphe de Barnabé, se trouve un autre cas de figure : Judas eut « l’apparence de Jésus et fut crucifié à sa place ». Les textes écrits de l’Islam coranique affirment également que Jésus n’a été ni tué ni crucifié mais que Dieu l’a protégé de ses assaillants et qu’Il l’a élevé à Lui (Coran 4/157-158) :  « . et à cause de leur parole : ‘‘Nous avons vraiment tué le Christ, Jésus, fils de Marie, le Messager de Dieu’’… Or, ils ne l’ont ni tué ni crucifié; mais ce n’était qu’un faux semblant ! » Cette traduction, la plus connue,  indique donc que c’est quelqu’un d’autre qui est mort à la place de Jésus. Seulement, une traduction peut être proposée, le mot ‘‘faux semblant’’ n’existant pas dans le texte arabe. En fait les mots arabes utilisés, se traduisent  par ‘‘cela leur a apparu ainsi’’ ». Cette théorie de la substitution n’est pas sans conséquences : il existe un tombeau à Srinagar, au Cachemire, et une autre à Shingo (village où le prophète aurait terminé ses jours dans une ferme), au Japon !


      Celui qui a fait rouler la pierre. Parlez-vous l’ancien nubien ? L’ancien nubien est une  langue aujourd’hui disparue, qui fut écrite en Nubie entre les VIIIème et XVème siècles. Il n’en reste plus qu’une centaine de pages, principalement des textes chrétiens, écrits en utilisant une forme dérivée de l’alphabet copte. Il existe un court passage sur la Résurrection dont voici la traduction : « Rocher et-quand-ils-allèrent-loin Jésus œil paire - haut élever dit-il -père Je-remercie toi. » Cela parait abscons comme ça mais en fait pas du tout surtout si l’on tient compte de la traduction anglaise, qui se passe de tout commentaire : « Rock and-when-they-rolled-away Jesus eye pair high raising he-said father I-thank you ». Annoncer le lien entre Jésus et le rock avant la création de ce dernier… Trop forts, ces Nubiens… 

     Comme le souligne Jacques Duquesne[1], « Il s’est donc passé quelque chose, en ces jours là, comme une explosion, un surgissement de foi, qui a changé ces hommes [les Apôtres]. Ils ont dit que ce « quelque chose », c’était leur rencontre avec Jésus vivant, ressuscité, et ils l’ont redit jusqu’à en mourir ». Mais rappelons également que Jésus n’a eu besoin ni de best of racoleurs (qui sortent « curieusement » à Noël), de biographies creuses  ou de clones insipides pour continuer à marquer l’histoire d’aujourd’hui . Il l’avait d’ailleurs bien envisagé : « Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas » (Marc 13, 31). Bien joué, Jésus…


[1] Dans Jésus
Posted by Clappucci in 10:52:34 | Permalink | Comments (2)